Lucy Walker : première femme à gravir le Cervin (1871)

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Lucy Walker en cordée avec Frank Walker, Melchior Anderegg et Adolphus Warburton Moore

Sommaire

L'âge d'or de l'alpinisme britannique

Une jupe contre un pantalon

Devancer une rivale américaine

Deuxième présidente, pas la première

Sources

Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.

Elle grimpe en robe de flanelle blanche, ne porte jamais de pantalon, et se soigne au champagne et à la génoise contre le mal d’altitude. Rien, dans le personnage que l’histoire a retenu de Lucy Walker, ne ressemble à l’image que l’on se fait aujourd’hui d’une alpiniste de haut niveau — et c’est peut-être précisément ce qui rend son parcours si étonnant : quatre-vingt-dix-huit expéditions, une trentaine de sommets de plus de 4000 mètres, seize premières féminines, le tout mené dans le respect scrupuleux des convenances de son temps.

L'âge d'or de l'alpinisme britannique

Lucy Walker naît en 1836 dans une famille de négociants en plomb de Liverpool. Son père, Frank Walker, et son frère cadet, Horace — futur président de l’Alpine Club et alpiniste réputé, dont le nom reste attaché à l’un des piliers les plus célèbres des Grandes Jorasses —, l’initient très tôt à la montagne. C’est en 1858, sur les conseils d’un médecin qui lui recommande la marche en altitude pour soigner des rhumatismes, qu’elle commence à grimper. Le remède se révèle spectaculairement efficace : des décennies plus tard, en 1898, elle confiera à un journal britannique que l’alpinisme l’avait « complètement guérie » de ses douleurs — sans jamais, précise-t-elle avec une pointe d’humour, avoir mis sa vie en danger en montagne.
Elle grandit dans ce que les historiens appellent l’âge d’or de l’alpinisme : cette période, entre 1854 et 1865 environ, où des Britanniques fortunés, épaulés par des guides suisses, gravissent les uns après les autres les grands sommets alpins encore vierges. Walker prolonge et déborde largement cette période dorée, puisque sa carrière active s’étend de 1858 à 1879. Son compagnon de cordée quasi permanent est le légendaire guide suisse Melchior Anderegg, de Meiringen — l’un des guides les plus courus de son temps, dont la clientèle comptait notamment le célèbre alpiniste et homme de lettres Leslie Stephen. Avec Anderegg, elle enchaîne les sommets : Strahlhorn, Finsteraarhorn, Eiger, Wetterhorn, Aiguille Verte, Weisshorn, Monte Rosa.

Une jupe contre un pantalon

À une époque où certaines de ses contemporaines commencent à porter le pantalon — l’Américaine Meta Brevoort dès les années 1860, plus tard Annie Smith Peck de façon assumée — Lucy Walker fait le choix inverse : elle grimpera toute sa vie en jupe et en robe, jamais en tenue « masculine ». Ce n’est pas un manque d’audace : c’est une manière de mener une révolution sans jamais donner prise à la critique sur le terrain le plus sensible, celui des convenances. Sa légende culinaire, largement reprise par la presse de vulgarisation contemporaine — du champagne et de la génoise emportés en altitude pour lutter contre les effets du mal des montagnes — accentue encore ce contraste entre le sérieux de la performance et une forme d’élégance décontractée, presque désinvolte, dans la manière de l’accomplir. Il faut noter, cependant, qu’aucune source primaire d’époque précisément datée n’a pu être retrouvée pour cette anecdote, devenue un classique de la légende Walker sans que l’on sache exactement d’où elle provient.

Devancer une rivale américaine

En 1871, une course discrète s’engage entre Lucy Walker et l’Américaine Meta Brevoort, riche New-Yorkaise elle aussi chevronnée en montagne, pour devenir la première femme au sommet du Cervin — vainqueur, six ans plus tôt, du célèbre et tragique exploit d’Edward Whymper. Informée, semble-t-il par l’intermédiaire d’Anderegg lui-même, du projet de Brevoort, Walker précipite l’organisation de sa propre tentative. Le 22 juillet 1871 — la date exacte varie légèrement selon les sources, entre le 20 et le 22 juillet —, accompagnée de son père et d’une cordée de guides menée par Anderegg, elle atteint le sommet : dix-neuf ans après Whymper, elle en devient la première conquérante féminine. Un télégramme est aussitôt envoyé de Zermatt au Journal de Genève pour annoncer la nouvelle. Meta Brevoort, arrivée trop tard pour revendiquer la même première, se rabat sur un autre exploit : la première traversée féminine du Cervin, de Zermatt à Breuil, quelques semaines plus tard — un exploit tout aussi remarquable, mais que l’histoire retient moins bien, la première place laissant peu de place à la seconde.
La nouvelle fait grand bruit outre-Manche. La presse satirique s’en empare, à en croire plusieurs échos plus ou moins concordants d’un poème publié dans le magazine Punch, dont les formulations exactes varient selon les sources qui le citent — signe que le texte original mériterait d’être retrouvé en archive avant toute citation définitive, mais dont l’esprit général, admiratif et un brin moqueur, ne fait pas de doute. Huit ans plus tard, en 1879, un autre journal, le Nuneaton Observer, tranchera en sens inverse avec une sécheresse toute victorienne : « L’alpinisme n’est pas un travail de femme. »

Deuxième présidente, pas la première

Exclue, comme toutes les femmes de son temps, de l’Alpine Club britannique — qui n’ouvrira ses portes aux alpinistes féminines qu’en 1975 —, Lucy Walker rejoint en 1909 le Ladies’ Alpine Club, fondé deux ans plus tôt. Elle en devient la présidente de 1913 à 1915 : la deuxième à ce poste, après la fondatrice du club, Elizabeth Le Blond, et non la première comme le veut parfois une légende simplificatrice. Un détail qui, loin de diminuer son rôle, rappelle utilement que l’histoire de l’alpinisme féminin britannique ne s’est pas construite autour d’une seule figure, mais d’un petit réseau de femmes qui se relaient et se soutiennent — Le Blond, Walker, et bien d’autres moins connues.
Discrète, peu portée sur la publicité selon ceux qui l’ont côtoyée, elle se retire de l’alpinisme actif vers 1879 pour mener à Liverpool une existence plus conventionnelle — réceptions mondaines, parties de croquet — sans jamais chercher à capitaliser sur sa notoriété, à l’inverse d’une Henriette d’Angeville quarante ans plus tôt. Elle meurt à Liverpool le 10 septembre 1916, à quatre-vingts ans, laissant derrière elle un record que peu d’alpinistes, hommes ou femmes, égaleront au XIXe siècle : près d’une centaine d’expéditions en vingt et un ans, sans jamais avoir eu besoin, pour les accomplir, de renoncer à sa robe de flanelle blanche.

Sources

Note sur les sources : la date exacte de l’ascension du Cervin (20, 21 ou 22 juillet 1871), la composition précise de la cordée et l’anecdote de la génoise/champagne varient ou manquent de source primaire selon les documents consultés ; ce portrait retient les versions les plus recoupées tout en signalant les incertitudes.

Lucy Walker en cordée avec Frank Walker, Melchior Anderegg et Adolphus Warburton Moore

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