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Une enfance sous le poids de la Terreur
Une revanche sur Marie Paradis
Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.
Elle a 44 ans, une fortune personnelle, et une idée fixe : prouver qu’une femme peut gravir le Mont Blanc sur ses deux jambes, sans qu’on ait besoin de la porter. Trente ans après l’ascension controversée de Marie Paradis, Henriette d’Angeville s’apprête à écrire, à sa manière, la vraie première page de l’histoire de l’alpinisme féminin — et à s’en faire, avec un art consommé de la mise en scène, l’héroïne assumée.
Une enfance sous le poids de la Terreur
Née le 10 mars 1794 — en pleine Terreur — dans une famille de la noblesse française, Henriette d’Angeville grandit dans l’ombre d’un traumatisme familial : son grand-père est guillotiné, son père emprisonné. La famille se réfugie ensuite dans le Bugey, à Hauteville-Lompnes, où la fillette, dès l’âge de dix ans, grimpe les sommets calcaires des environs — d’où l’on aperçoit, au loin, la silhouette blanche du Mont Blanc. Elle ne se mariera jamais, restant toute sa vie ce que son époque appelait, non sans une pointe de mépris social, une « vieille fille » ; les sources ne permettent pas d’en expliquer les raisons précises, mais elles décrivent une femme cultivée, indépendante, curieuse de botanique et de musique, tenant un journal intime tout au long de sa vie — une existence entièrement construite en dehors des cases que son siècle réservait aux femmes de sa condition.
Une revanche sur Marie Paradis
Ce qui la pousse vers le Mont Blanc, c’est en partie une forme de rivalité posthume avec sa devancière. D’Angeville se serait targuée d’être la première femme à avoir gravi le sommet « capable de se souvenir de ses impressions » — sous-entendu, à la différence de Marie Paradis, présentée par la légende de l’époque comme à demi consciente au sommet. C’est une pique sévère, et sans doute injuste au regard de ce que l’on sait aujourd’hui du parcours réel de Paradis, mais elle dit l’essentiel de son projet : gravir la montagne « portée par ses seules jambes », sans jamais accepter l’aide des guides, pour qu’aucun doute ne puisse plus jamais peser sur l’authenticité de l’exploit d’une femme.
De cette ambition serait née la phrase qui a forgé son surnom, rapportée par son biographe Marc Forestier : « Et moi aussi, je monterai là-haut ! Je suis la fiancée du Mont Blanc. » Fiancée, donc, non pas d’un homme, mais d’une montagne — une manière, pour une femme qui ne se mariera jamais, de revendiquer malgré tout un attachement absolu, total, à la mesure de ce que la société attendait alors d’un engagement conjugal.
Une expédition montée comme un état-major
Là où Marie Paradis semble avoir été entraînée dans une aventure qui la dépassait, Henriette d’Angeville organise et finance elle-même, de bout en bout, sa propre expédition — une première pour une femme de son temps. Elle consulte des médecins genevois pour préparer sa condition physique, étudie les récits d’ascensions précédentes, et fait dessiner sur mesure une tenue pensée pour la montagne autant que pour la décence : un pantalon large sous un manteau cintré, des guêtres, un canotier isolant — une pionnière du vêtement technique féminin, quand ses contemporaines grimpent encore en jupe. Mark Twain, des décennies plus tard, se moquera pourtant de ce qu’il jugeait une concession malheureuse à la pudeur : le jupon qu’elle avait ajouté par-dessus le pantalon, « idiot », selon lui — une critique tardive, révélatrice surtout du regard rétrospectif porté sur elle par la postérité plus que de la réception réelle de son époque.
Autour d’elle, une douzaine d’hommes — guides et porteurs, les sources ne s’accordant pas sur la répartition exacte — emmenés par le guide en chef Joseph-Marie Couttet. Des provisions abondantes, dignes d’un petit banquet, sont chargées à dos d’homme. Et, en coulisses, des paris : des hommes de Chamonix auraient misé sur le moment précis où elle abandonnerait. Elle leur donnera tort à tous.
Le refus d’être aidée
L’ascension débute début septembre 1838, par le glacier des Bossons puis les Grands Mulets. Rapidement, les difficultés s’accumulent : palpitations, suffocations, une lutte de chaque instant contre l’appel irrésistible du sommeil que provoque l’altitude. « Là commence une atroce souffrance, une horrible lutte contre le sommeil accompagnée de palpitations et de suffocations », écrira-t-elle. Mais quand un guide lui propose son aide dans un passage particulièrement pénible, elle refuse net, blessée dans sa fierté à l’idée qu’on puisse un jour dire qu’elle n’avait pas grimpé seule. C’est un jeune porteur, Jean Mugnier, qui se révèle décisif dans le passage le plus dur, le Mur de la Côte, ouvrant la trace dans la neige au moment où elle est terrassée par la fatigue — elle lui offrira plus tard son premier carnet de guide en signe de reconnaissance.
Le 4 septembre 1838, vers 13h15, elle atteint le sommet. C’est alors que se joue l’épisode le plus célèbre de son histoire, corroboré par plusieurs témoignages indépendants bien que dans des termes légèrement différents : elle se fait hisser par ses guides, à bout de bras, quelques instants au-dessus du point culminant — pour être, littéralement, plus haute que tout homme n’était jamais monté avant elle. Aucune source fiable ne permet de reconstituer une phrase exacte qu’elle aurait prononcée à cet instant précis ; mais le geste, lui, est solidement attesté, et il en dit plus qu’un mot d’esprit n’aurait pu le faire.
Une gloire, deux lectures
Le retour à Chamonix est triomphal : un coup de canon salue son arrivée, des festivités s’organisent — auxquelles, on l’a vu, Marie Paradis elle-même assiste. Le surnom de « fiancée du Mont Blanc » lui colle désormais à la peau, et elle continuera, des années durant, à raconter son aventure dans les salons de Genève et de Paris.
Mais l’histoire retient aussi un jugement plus sévère, porté par l’historienne de l’alpinisme Claire Éliane Engel, qui décrit une femme « cosmopolite, riche, compétitive », animée selon elle par « une passion morbide de l’autopromotion » plus que par un désintéressement héroïque. Cette lecture critique coexiste, dans l’historiographie, avec le récit plus généralement admis d’une pionnière authentique de l’émancipation féminine par la montagne. Les deux portraits ne sont peut-être pas contradictoires : on peut avoir authentiquement voulu prouver quelque chose d’important pour toutes les femmes, et avoir su, en même temps, orchestrer sa propre légende avec un sens aigu de la mise en scène — ce dont son époque, en réalité, ne la privait pas plus que de nombreux hommes célèbres de son temps.
Henriette d’Angeville continuera de grimper pendant vingt-cinq ans, avec vingt et une ascensions supplémentaires à son actif, la dernière aux alentours de ses soixante-neuf ans. Elle meurt le 13 janvier 1871 à Lausanne — la même année où, à des centaines de kilomètres de là, une jeune Anglaise du nom de Lucy Walker devient la première femme au sommet du Cervin, poursuivant sans le savoir le fil qu’elle avait, une génération plus tôt, contribué à tisser.
Sources
- Henriette d’Angeville — Wikipedia (EN)
- Henriette d’Angeville — Ville de Lausanne
- Henriette d’Angeville, la fiancée du Mont-Blanc — APRR
- Henriette d’Angeville, la pionnière qui a vaincu le Mont Blanc ! — Artips
- Chronique du livre d’Henriette d’Angeville, héroïne du Mont-Blanc — Alpine Mag
- Henriette d’Angeville — Encyclopedia.com
- A Ladies’ Tale: The First Women Up Mont Blanc — Explorersweb
- Jean Mugnier, guide d’Henriette d’Angeville — Tout Chamonix
Note sur les sources : plusieurs détails biographiques (lieu de naissance exact, répartition précise des guides et porteurs, âge lors de sa dernière ascension) varient selon les sources consultées et n’ont pu être définitivement tranchés ; ils sont ici présentés avec les nuances qui s’imposent. La phrase souvent prêtée à d’Angeville sur le fait de « continuer coûte que coûte » n’a pas pu être authentifiée dans une source primaire et n’a donc pas été citée telle quelle.
