Femmes en montagne : l’histoire de l’alpinisme féminin

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Fanny Bullock Workman, pionnière de l'alpinisme féminin, brandissant une pancarte "Votes for Women" sur un glacier de l'Himalaya en 1912

Sommaire

Un club qui ne voulait pas d'elles

La jupe, le pantalon, et ce qu'ils disaient d'une femme

Le corps des femmes, jugé par les médecins

Grimper sans les hommes : une réponse

De l'Everest à la parité qui n'arrive toujours pas

Neuf femmes, neuf refus d'obéissance

Sources

Les neuf portraits de l'alpinisme féminin

Le 14 juillet 1808, une servante de Chamonix qui ne savait ni lire ni écrire pose le pied sur le sommet du Mont Blanc. Le 23 août 2011, une Autrichienne descend du K2, dernier des quatorze sommets de plus de 8000 mètres du globe, sans avoir jamais respiré d’oxygène en bouteille ni été portée par des porteurs de haute altitude. Entre ces deux dates, deux siècles et trois ans se sont écoulés. Deux siècles pendant lesquels la question n’a presque jamais été de savoir si les femmes étaient physiquement capables de gravir des montagnes — l’histoire a répondu très tôt, et sans ambiguïté — mais si la société était prête à le leur permettre. Ce récit retrace deux siècles d’alpinisme féminin.

Un club qui ne voulait pas d’elles

En décembre 1857, vingt-huit messieurs se réunissent dans un hôtel de Covent Garden, à Londres, et fondent l’Alpine Club. C’est la première association d’alpinisme au monde, et son critère d’admission est en apparence neutre : avoir réalisé des ascensions notables dans les Alpes. Dans les faits, il ne sera appliqué qu’aux hommes. Le père et le frère de l’Anglaise Lucy Walker, l’une des plus grandes alpinistes de son siècle avec près d’une centaine d’ascensions et seize premières féminines à son actif, sont membres du club. Elle ne le sera jamais : les femmes n’y seront admises qu’en 1975, cent dix-huit ans après sa création. En 1908, son propre président, Herman Woolley, reconnaît pourtant publiquement que certaines dames réalisent des « ascensions de tout premier ordre ». La reconnaissance n’ouvre pas la porte pour autant.

Faute de pouvoir entrer par la grande porte, les alpinistes britanniques en construisent une autre : le Ladies’ Alpine Club, fondé à Londres en décembre 1907, avec à sa tête Elizabeth Le Blond, autrice de plus de cent ascensions et de vingt premières. En France, le Club Alpin Français, fondé en 1874, se montre en apparence plus ouvert — les femmes y sont admises dès l’origine — mais une thèse universitaire consacrée à la question montre que cette intégration se fait « avec modération, retenue et sous protection masculine » : les adhérentes pratiquent surtout la randonnée accompagnée, quand mener une cordée en tête reste, plusieurs décennies durant, un rôle qu’on ne leur accorde pas. En 1936, un haut responsable du sport français, Henri de Ségogne, résume crûment l’esprit du temps : « la victoire est la seule condition rendant les aventures féminines socialement acceptables. » Autrement dit : le droit à l’échec, cette liberté ordinaire de l’alpiniste, leur est refusé.

La jupe, le pantalon, et ce qu’ils disaient d’une femme

Pendant plus d’un demi-siècle, les femmes grimpent en jupe. Non par choix mais par obligation sociale : jupons, corsets et jupes longues sont la norme vestimentaire imposée par la bienséance, et ce jusque tard dans les Alpes du versant européen — la conversion au pantalon sera nettement plus précoce aux États-Unis, via des clubs comme le Sierra Club. Les historiennes du vêtement ont identifié trois stratégies d’adaptation. Certaines, comme Eliza Cole, cousaient des cordelettes dans l’ourlet de leur jupe pour la relever rapidement à la ceinture — un système ingénieux de « jupe-pantalon » de fortune. D’autres, comme Elizabeth Le Blond, quittaient les villages en jupe puis se changeaient discrètement, une fois hors de vue, pour un pantalon dissimulé sous une sur-jupe — Le Blond raconte avoir un jour oublié la sienne sur la montagne et avoir dû rebrousser chemin pour la récupérer avant de redescendre au village. D’autres enfin, une minorité, l’assumaient frontalement : en 1895, l’Américaine Annie Smith Peck gravit le Cervin en knickerbockers et pose ensuite pour des photographies de studio dans cette tenue, corde et piolet à la main — un geste calculé qui déplace le débat public de son exploit sportif vers sa tenue vestimentaire, et qui alimente une controverse dont la presse se délecte davantage que de l’ascension elle-même.

Ce débat n’a rien d’anecdotique : il cristallise, plus que toute autre question, l’inconfort d’une société face à des femmes qui refusent de rester à leur place. En France, une ordonnance de police du 7 novembre 1800 impose aux Parisiennes une autorisation spéciale, renouvelable tous les six mois et accompagnée d’un certificat médical, pour porter un vêtement masculin — un texte resté en vigueur, sans être appliqué, jusqu’à son abrogation implicite en 2012.

Le corps des femmes, jugé par les médecins

L’opposition ne vient pas seulement des clubs et des tailleurs : elle vient aussi de la médecine. En 1876, un médecin thermal français, le docteur Léon Brachet, publie une mise en garde argumentée contre la pratique de l’alpinisme par les femmes, invoquant des « perturbations physiologiques » propres à leur sexe et concluant : « Nous ne pouvons donc que blâmer chez les femmes cet engouement des altitudes. » La même année, une Britannique, Isabella Straton, réalise la première ascension hivernale féminine du Mont Blanc — en pleine contradiction vivante avec la thèse du docteur Brachet, qui ne s’en portera pas plus mal dans l’opinion savante de son temps.

Ce climat explique pourquoi une ascension menée par une femme sans compagnon masculin, même accompagnée de guides, pouvait être perçue comme une transgression sociale à part entière. Lorsqu’en 1892 Elizabeth Le Blond gravit le Piz Palü sans guide ni homme, l’épisode est, selon les mots d’une contemporaine, « étouffé et jugé quelque peu inconvenant ». Un an plus tôt, l’Anglaise Lily Bristow avait défrayé la chronique pour avoir partagé une tente avec des hommes lors d’ascensions sans guide dans le massif du Mont-Blanc — un scandale qui aurait, selon certains récits, mis fin à sa carrière alpine sous la pression de l’épouse de son compagnon de cordée.

Grimper sans les hommes : une réponse

Face à ce cadre, certaines alpinistes choisissent une réponse radicale : grimper entre femmes, sans aucun homme dans la cordée — pas seulement sans guide, ce que d’autres pratiquaient déjà, mais sans compagnon masculin du tout. C’est le concept de « manless climbing » que théorise et pratique l’Américaine Miriam O’Brien Underhill à la fin des années 1920. « Je ne voyais aucune raison pour laquelle les femmes seraient, par nature, incapables de mener une bonne ascension », écrit-elle, avant de mener plusieurs premières entièrement féminines dans les Alpes, dont le Grépon en 1929 et le Cervin en 1932, aux côtés de la Française Alice Damesme. La réaction d’un alpiniste français de l’époque, Étienne Bruhl, résume l’onde de choc masculine : « Le Grépon a disparu. Maintenant qu’il a été fait par deux femmes seules, plus aucun homme digne de ce nom ne peut s’y risquer. » Un demi-siècle plus tard, la Polonaise Wanda Rutkiewicz formule la même intuition dans les Himalayas : « Comment pouvons-nous distinguer les bonnes grimpeuses des moins bonnes tant que nous n’avons pas de femmes indépendantes et autosuffisantes en montagne ? »

De l’Everest à la parité qui n’arrive toujours pas

Le 16 mai 1975, la Japonaise Junko Tabei devient la première femme au sommet de l’Everest, onze jours avant la Tibétaine Phanthog, qui gravit le versant nord. Tabei avait dû fonder son propre club alpin féminin après que des hommes eurent refusé de grimper avec elle ou supposé qu’elle ne cherchait qu’un mari ; elle finance son expédition en donnant des cours de piano et fabrique elle-même ses gants dans une housse de voiture. Trois ans plus tard, la Polonaise Wanda Rutkiewicz devient la première Européenne à réussir le même exploit, avant de devenir en 1986 la première femme au sommet du K2 — une montagne si périlleuse que treize personnes y meurent la même saison. Rutkiewicz disparaît elle-même en 1992 sur le Kangchenjunga, corps jamais retrouvé, alors qu’elle tentait de devenir la première femme à réunir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres. Ce titre reviendra finalement à l’Espagnole Edurne Pasaban en 2010, et sa version la plus exigeante — sans oxygène ni porteurs de haute altitude — à l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner en 2011.

Les chiffres, aujourd’hui, disent la même histoire à demi-mot : selon la base de données Himalayan Database, l’Everest a été gravi environ 962 fois par des femmes contre près de 12 000 fois par des hommes, à travers mai 2025 — et le seuil symbolique des 1000 ascensions féminines cumulées n’a été franchi qu’en 2025, cent onze ans après le premier succès masculin sur ce même sommet. Le ratio de femmes parmi les sommiteurs, longtemps d’une pour seize dans les années 2000, avoisine aujourd’hui une pour dix. Une progression réelle. Une parité toujours lointaine.

Neuf femmes, neuf refus d’obéissance

Les portraits qui suivent racontent neuf trajectoires de l’alpinisme féminin, de la servante de Chamonix à l’alpiniste solitaire des années 1990, en passant par l’aristocrate en pantalon, la suffragette himalayenne, la théoricienne du « manless climbing » et la première femme de l’Everest. Toutes n’ont pas eu la même conscience de leur geste : certaines l’ont revendiqué comme un acte politique explicite, d’autres semblent avoir simplement voulu grimper, et l’Histoire a fait le reste. Certaines de ces histoires, comme on le verra, ont aussi été largement enjolivées par leurs contemporains ou par la postérité — un risque que ces portraits tentent d’éviter en distinguant, chaque fois que possible, ce qui est solidement établi de ce qui relève de la légende. Mais toutes, chacune à sa manière et dans le langage de son époque, ont répondu à la même question qu’on continuait de leur poser : une femme peut-elle vraiment faire cela ? Leur réponse tient en une ascension.

Sources

Note méthodologique : plusieurs affirmations relayées par la vulgarisation historique (notamment la citation exacte prêtée à l’Alpine Club sur les « déficiences physiques et morales » supposées des femmes) reposent sur des résumés secondaires plutôt que sur des documents primaires retrouvés lors de cette recherche ; elles sont présentées ici avec la prudence qui s’impose.

Les neuf portraits de l'alpinisme féminin

Qui a été la première femme à gravir le Mont Blanc ?

Marie Paradis, une servante de Chamonix, atteint le sommet du Mont Blanc le 14 juillet 1808, devenant la première femme à réussir cette ascension.

Pourquoi les femmes ont-elles longtemps été exclues des clubs d’alpinisme ?

L’Alpine Club, fondé à Londres en 1857, n’admet que des hommes jusqu’en 1975. Les alpinistes britanniques créent alors leur propre structure, le Ladies’ Alpine Club, en 1907.

Qu’est-ce que le « manless climbing » ?

C’est le principe, théorisé et pratiqué par l’Américaine Miriam O’Brien Underhill à la fin des années 1920, de grimper en cordée entièrement féminine, sans aucun homme, y compris sans guide.

Qui a été la première femme au sommet de l’Everest ?

La Japonaise Junko Tabei atteint le sommet de l’Everest le 16 mai 1975, onze jours avant la Tibétaine Phanthog qui gravit le versant nord.

Qui a été la première femme à gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres ?

L’Espagnole Edurne Pasaban réalise cet exploit en 2010. Sa version la plus exigeante, sans oxygène ni porteurs de haute altitude, revient à l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner en 2011.

Où en est la parité dans l’alpinisme de haute altitude aujourd’hui ?

Selon la Himalayan Database, l’Everest a été gravi environ 962 fois par des femmes contre près de 12 000 fois par des hommes à travers mai 2025. Le ratio, longtemps d’une femme pour seize hommes, avoisine aujourd’hui une pour dix.

Fanny Bullock Workman, pionnière de l'alpinisme féminin, brandissant une pancarte "Votes for Women" sur un glacier de l'Himalaya en 1912

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