Fanny Bullock Workman, exploratrice de l’Himalaya

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Portrait de Fanny Bullock Workman, exploratrice et alpiniste américaine

Sommaire

Une Américaine fortunée qui ne s'arrête jamais

Le journal au sommet du glacier

Une dispute d'altimètres avec Annie Peck

Une figure à la lumière crue

Sources

Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.

La photographie est devenue une icône du féminisme historique : une femme en tenue d’expédition, debout sur un glacier himalayen à plus de 6000 mètres d’altitude, brandissant un journal dont on peut lire, en larges lettres, le titre « Votes for Women ». Elle s’appelle Fanny Bullock Workman, elle a la cinquantaine passée, et elle vient de faire de la plus haute tribune du monde une tribune politique.

Une Américaine fortunée qui ne s’arrête jamais

Née le 8 janvier 1859 à Worcester, dans le Massachusetts, fille du gouverneur de cet État, Fanny Bullock Workman appartient à cette catégorie rare de femmes du XIXe siècle qui disposent, par héritage, d’une indépendance financière totale — une condition presque indispensable, à l’époque, pour mener une vie d’exploratrice sans avoir de comptes à rendre à personne. Son mariage avec le docteur William Hunter Workman, médecin lui-même féru de voyages, scelle une association peu commune : le couple sillonne d’abord l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Inde à bicyclette — un moyen de transport encore jugé audacieux pour une femme — avant de se tourner, à partir de 1898, vers l’exploration himalayenne.

Le journal au sommet du glacier

C’est en 1912, sur le glacier de Siachen, dans le Karakoram, à plus de 6400 mètres d’altitude (21 000 pieds), que son mari photographie la scène restée célèbre : Fanny Bullock Workman brandissant un exemplaire de Votes for Women, le journal officiel de la Women’s Social and Political Union britannique, l’organisation suffragiste la plus radicale de son temps. Le geste n’a rien d’improvisé : Workman est une suffragiste engagée, et elle transforme délibérément une expédition scientifique en manifeste politique, à une altitude où, quelques décennies plus tôt, personne — homme ou femme — n’avait jamais posé le pied.
Cette image ne sort pas de nulle part : depuis 1899, Workman multiplie les records d’altitude féminins dans l’Himalaya et le Karakoram — Siegfriedhorn, Mount Bullock Workman, Koser Gunge — avant d’atteindre, en 1906, le sommet du Pinnacle Peak à environ 6900 mètres, un record féminin mondial d’altitude qui tiendra, selon plusieurs sources, jusqu’en 1934. En 1905, elle devient la deuxième femme de l’histoire à prendre la parole devant la Royal Geographical Society de Londres — une reconnaissance institutionnelle rarissime pour une femme de cette génération.

Une dispute d’altimètres avec Annie Peck

Son record ne va pourtant pas sans contestation — mais c’est elle, cette fois, qui conteste. En 1908, l’Américaine Annie Smith Peck revendique, après son ascension du Huascarán au Pérou, un point culminant qu’elle situe à plus de 7300 mètres — ce qui, si le chiffre était exact, aurait battu le record de Workman. Convaincue que les instruments de Peck étaient défaillants, Workman finance de sa poche — environ 13 000 dollars de l’époque — une mission d’ingénieurs-géomètres français pour mesurer précisément l’altitude du sommet péruvien. Le verdict de la triangulation tombe : 6768 mètres, très en dessous de l’estimation de Peck, et inférieur au propre record de Workman, qui conserve ainsi son titre de recordwoman mondiale d’altitude — quand bien même Peck conserve, elle, le record du point le plus élevé jamais atteint par une femme dans l’hémisphère occidental. L’épisode, documenté notamment dans les colonnes de Scientific American, dit quelque chose d’essentiel sur ces pionnières : elles n’étaient pas seulement en lutte contre les préjugés masculins de leur temps, mais aussi, entre elles, en rivalité ouverte pour la reconnaissance — preuve, s’il en fallait, qu’on ne demandait pas à ces femmes d’être des saintes, seulement d’être prises au sérieux comme n’importe quel explorateur de leur époque.

Une figure à la lumière crue

Le portrait de Fanny Bullock Workman gagne à ne pas être trop lissé. La revue spécialisée Alpinist a relevé, dans ses propres écrits, des propos très durs et ouvertement coloniaux à l’égard des porteurs baltis employés lors de ses expéditions himalayennes — un rappel utile que la lutte pour l’émancipation des femmes de son milieu social et de sa génération ne s’accompagnait pas nécessairement d’une conscience plus large des autres inégalités de son époque. Une pionnière du droit de vote des femmes blanches occidentales pouvait, dans le même souffle, reproduire sans y voir de contradiction les hiérarchies raciales de son époque.
Fanny Bullock Workman meurt le 22 janvier 1925 à Cannes. Fidèle jusqu’au bout à ses convictions sur l’éducation des femmes, elle lègue 125 000 dollars à quatre grandes universités féminines américaines — Radcliffe, Wellesley, Smith et Bryn Mawr —, s’assurant que d’autres femmes, après elle, auraient au moins les moyens de sa propre indépendance intellectuelle, si ce n’est celle, plus rare encore, de sa fortune personnelle.

Sources

Note sur les sources : l’année exacte de son mariage (1881 ou 1882) et l’année précise de la photographie du glacier de Siachen (1910, 1911 ou 1912 selon les sources) varient légèrement ; ce portrait retient la version la plus généralement admise (1912) tout en signalant l’incertitude.

Portrait de Fanny Bullock Workman, exploratrice et alpiniste américaine

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