Sommaire
Une vallée qui invente le tourisme
Une ascension aux motifs troubles
Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.
Il existe des premières dont on ne sait presque rien, et c’est peut-être ce qui les rend les plus vraies. Marie Paradis, née vers 1778 dans la vallée de Chamonix — les sources hésitent même entre Chamonix et la commune voisine de Saint-Gervais-les-Bains, qui se disputent aujourd’hui encore sa mémoire — ne savait ni lire ni écrire. Elle était servante, ou peut-être fille d’aubergiste selon les versions, dans une vallée qui commençait tout juste à découvrir qu’elle pouvait vivre du regard des étrangers sur ses glaciers.
Une vallée qui invente le tourisme
En 1808, Chamonix n’est ni suisse ni sarde, contrairement à ce que l’on croit parfois : depuis 1800, la vallée dépend administrativement du département français du Léman, sous l’Empire napoléonien — elle ne redeviendra sarde qu’en 1814-1815, à la chute de l’Empire. Mais politiquement française ou non, la vallée vit déjà de la montagne. Vingt-deux ans plus tôt, en 1786, Jacques Balmat et le docteur Michel Paccard avaient réalisé la première ascension du Mont Blanc, encouragés par la promesse de récompense du savant genevois Horace-Bénédict de Saussure, qui l’avait lui-même gravi l’année suivante. Depuis, les voyageurs affluent — près de 1500 visiteurs dès 1783 selon les historiens de la vallée — et les habitants, jadis chasseurs de chamois et chercheurs de cristal, se reconvertissent peu à peu en guides. Le métier n’est pas encore organisé : la Compagnie des Guides de Chamonix, avec son système de solidarité et de tour de rôle, ne naîtra qu’en 1821, après un accident qui coûtera la vie à trois d’entre eux. En 1808, ce sont donc des hommes de la vallée, indépendants, qui accompagnent qui veut bien les payer — et Jacques Balmat, déjà légendaire, est de ceux-là.
Une ascension aux motifs troubles
C’est dans ce contexte qu’une expédition part de Chamonix le 14 juillet 1808, menée par Balmat, avec à ses côtés Marie Paradis. Sur ce qui s’est réellement passé ce jour-là, les témoignages divergent au point que les historiens eux-mêmes peignent aujourd’hui des versions difficilement conciliables — et c’est précisément ce qui rend cette histoire, plus qu’une légende bien lissée, une véritable énigme historique.
La version la plus reprise, celle que popularisera Alexandre Dumas dans ses Impressions de voyage de 1834 puis Mark Twain dans son Tramp Abroad en 1880, décrit une femme totalement dépassée par l’effort : essoufflée, incapable de parler ou de voir, tirée, traînée et portée par les guides sur les derniers mètres, suppliant qu’on la jette dans la première crevasse venue pour abréger sa souffrance. Selon cette même tradition, elle n’aurait accepté l’expédition que « presque contre son gré », des amis ou des guides lui ayant fait miroiter qu’elle en deviendrait « célèbre et riche ».
Mais cette version, la plus dramatique, est aussi la plus tardive — vingt-six ans après les faits pour Dumas, plus de soixante-dix ans pour Twain. Un témoignage bien plus proche des événements, celui de Clark et Sherwill en 1826, dépeint une femme qui monte « avec un peu d’aide de ses compagnons », sans qu’il soit question de défaillance totale : elle aurait simplement souffert, comme tant d’autres avant et après elle, du mal aigu des montagnes. Un troisième récit, celui de l’historien Stéphen d’Arve en 1876, contredit même frontalement le tableau misérabiliste : selon lui, « cette robuste villageoise n’eut pas une seule défaillance durant tout le cours de ce périlleux voyage ». Entre ces trois lectures — la victime épuisée, la femme simplement essoufflée, l’alpiniste robuste — l’historiographie actuelle penche pour une explication qui les réconcilie en partie : le récit de la femme incapable, traînée sur la glace, serait en grande partie une construction littéraire postérieure, amplifiée par un Dumas connu pour enjoliver ses voyages, puis reprise et durcie par Twain.
Ce qui reste solide, en revanche, c’est la trace contemporaine des faits : une lettre publiée dans le Moniteur universel du 14 août 1808 atteste que l’ascension a bien eu lieu et qu’elle a fait parler d’elle à l’époque même — un rare document de première main dans une histoire par ailleurs saturée de récits enjolivés a posteriori.
« Maria du Mont Blanc »
Quoi qu’il en soit du degré exact de sa souffrance ce jour-là, Marie Paradis redescend bel et bien première femme au sommet du Mont Blanc, et la vallée s’empresse de faire fructifier l’exploit. Elle devient « la Paradisa », puis « Maria » ou « Marie du Mont-Blanc », s’installe au hameau de La Côte et y reçoit les voyageurs qui redescendent de leurs propres excursions — un dîner « que les voyageurs ne manquent jamais d’accepter », note un chroniqueur de l’époque. Elle serait ainsi devenue, selon certaines sources, une étape touristique presque obligée, tirant de sa légende une forme de rente de situation qu’aucune source ne permet cependant de chiffrer précisément.
Elle ne grimpera plus jamais. Contrairement à celle qui la suivra trente ans plus tard, elle ne revendiquera jamais le titre d’alpiniste, et son époque ne le lui accordera pas davantage. C’est là toute l’ambiguïté de cette première ascension féminine du plus haut sommet des Alpes : un exploit réel, mais orchestré par d’autres — les guides, la légende, le besoin de la vallée en récits fondateurs — plus qu’authentiquement choisi et revendiqué par celle qui l’a vécu dans sa chair.
La rencontre avec celle qui la jugera
L’épilogue de son histoire est aussi le prologue d’une autre. En 1838, trente ans après son ascension et un an avant sa mort, Marie Paradis, alors sexagénaire, assiste aux réjouissances organisées à Chamonix pour célébrer le succès d’une autre femme, l’aristocrate Henriette d’Angeville, qui vient à son tour de gravir le Mont Blanc — mais en refusant, elle, toute forme d’assistance. Selon plusieurs récits concordants, quoique tous tardifs, Paradis aurait alors reconnu à d’Angeville le titre de première « véritable » femme alpiniste — établissant elle-même, d’une génération à l’autre, la ligne de partage entre une ascension subie et une ascension conquise.
C’est une image forte, presque trop belle pour être entièrement vraie : aucune source primaire datée de 1838 ne permet d’en garantir chaque mot. Mais elle dit quelque chose de juste sur la façon dont l’histoire de l’alpinisme féminin s’est construite dès son origine : par comparaison, par hiérarchie, par le besoin de départager qui, la première, avait « vraiment » grimpé — comme si une femme ne pouvait accéder à la reconnaissance qu’en prouvant qu’elle valait mieux que celle qui l’avait précédée.
Marie Paradis meurt en 1839. Il aura fallu près de deux siècles pour que les historiens commencent à instruire son procès en réhabilitation : non pas celui d’une héroïne exemplaire, mais celui d’une femme ordinaire, embarquée malgré elle dans la toute première histoire de l’alpinisme féminin — et dont on ne sait, au fond, presque rien de ce qu’elle a vraiment ressenti ce jour de juillet 1808.
Sources
- Marie Paradis — Wikipedia (EN)
- Marie Paradis — Wikipédia (FR)
- 14 Juillet 1808, la première femme au sommet du Mont-Blanc — Kairn
- Marie Paradis — Ascension Mont Blanc
- Marie Paradis, la première femme qui a gravi le mont Blanc — Sept.info
- Histoire de Chamonix-Mont-Blanc — Wikipédia
- Notre histoire — Compagnie des Guides de Chamonix
- Henriette d'Angeville — Wikipedia
Note sur les sources : le déroulé précis de l’ascension de 1808 (degré réel de détresse physique, composition exacte de l’expédition, motifs de départ) reste débattu par les historiens eux-mêmes, faute de témoignages contemporains détaillés. Ce portrait a choisi de présenter les versions concurrentes plutôt que de trancher artificiellement en faveur de l’une d’elles.
