Sommaire
Une enfance dans les collines du Derbyshire
L'Eiger enceinte, la controverse avant l'heure
L'Everest, en solo, sans oxygène
Photo : Giles Laurent (CC BY-SA 4.0)
Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.
« J’étais enceinte, pas malade. » C’est par cette phrase qu’Alison Hargreaves répond, en 1988, à ceux qui s’indignent de la voir gravir la redoutable face nord de l’Eiger alors qu’elle attend son premier enfant depuis six mois. Sept ans plus tard, en 1995, elle devient la première femme à atteindre le sommet de l’Everest en solo et sans oxygène supplémentaire — avant de mourir, quelques mois plus tard, dans une tempête sur le K2. Entre ces deux dates, son histoire est devenue malgré elle un procès public : celui d’une mère jugée pour avoir voulu, comme n’importe quel homme de sa génération, repousser les limites de son sport jusqu’au bout.
Une enfance dans les collines du Derbyshire
Née le 17 février 1962 à Belper, dans le Derbyshire, de parents mathématiciens et grands marcheurs, Alison Hargreaves grandit au contact de la montagne dès l’enfance, initiée à l’escalade dans le Peak District vers treize ans. Adolescente, elle rencontre Jim Ballard, propriétaire d’une boutique d’équipement de montagne, de seize ans son aîné ; elle quitte le domicile familial à dix-huit ans pour vivre avec lui, contre l’avis de ses parents. Il devient son entraîneur, son partenaire de vie et son associé en affaires ; le couple se marie en 1988 et aura deux enfants, Tom et Kate.
Il convient de mentionner, avec la prudence qui s’impose face à des accusations posthumes jamais tranchées judiciairement, qu’une biographie de référence publiée après sa mort, Regions of the Heart, s’appuyant notamment sur des extraits de son journal intime, décrit un mariage difficile et rapporte des accusations de violence conjugale de la part de Jim Ballard — des éléments qui n’ont jamais été confirmés par une instance judiciaire ni reconnus par l’intéressé lui-même dans les sources consultées, et qui doivent donc être présentés comme des allégations documentées plutôt que comme des faits établis.
L'Eiger enceinte, la controverse avant l'heure
En 1988, alors enceinte de six mois de son fils Tom, Alison Hargreaves gravit la redoutable face nord de l’Eiger, en Suisse — l’une des parois les plus dangereuses des Alpes. L’exploit suscite, dès l’époque, une vague de critiques sur l’irresponsabilité qu’il y aurait à prendre un tel risque en portant un enfant. Sa réponse, sèche et sans détour, préfigure déjà le combat qu’elle devra mener sept ans plus tard, à une tout autre échelle : « J’étais enceinte, pas malade. » En 1993, elle réalise un autre exploit majeur, devenant la première personne — homme ou femme — à gravir en solo, en une seule saison, les six grandes faces nord de référence des Alpes : Eiger, Cervin, Dru, Badile, Grandes Jorasses et Cima Grande. Cet exploit lui vaut enfin un peu de sponsoring, dans une carrière jusque-là marquée par des difficultés financières telles que la famille aurait, un temps, vécu dans un vieux Land Rover en Suisse faute de moyens.
L'Everest, en solo, sans oxygène
Le 13 mai 1995, Alison Hargreaves atteint le sommet de l’Everest par le versant tibétain, en solo intégral, sans oxygène supplémentaire ni soutien de sherpas — un exploit d’une rareté considérable, y compris pour un homme, et une grande première pour une femme. Depuis le sommet, elle adresse par radio un message à ses enfants restés en Écosse : « Pour Tom et Kate, mes deux enfants, je suis au point le plus haut du monde, et je vous aime profondément, terminé. » Un alpiniste contemporain la salue alors comme « une nouvelle étoile de l’Himalaya, pour les femmes, mais aussi pour les hommes » — une formule qui, sans le vouloir peut-être, dit déjà tout du regard genré porté sur son exploit : même la reconnaissance de sa performance passe par la mention de son sexe.
Le K2, la tempête, et la mort
Ambitieuse, elle enchaîne dans la foulée avec le K2, dans l’idée d’un projet plus vaste encore : gravir les trois plus hauts sommets du monde dans la même saison, sans oxygène. Le 13 août 1995, elle atteint le sommet du K2 en fin d’après-midi, avec un groupe de dix alpinistes. Une tempête d’une violence extrême — des vents estimés à plus de 130 km/h selon certaines sources — s’abat sur la montagne au moment même où les grimpeurs entament leur descente, sans cordes fixes ni abri sur l’arête sommitale. Alison Hargreaves fait partie des sept alpinistes qui perdent la vie ce jour-là et le lendemain, emportée, selon les récits de survivants, par les vents violents lors de la descente. Des effets personnels lui appartenant — un anorak taché de sang, une botte — seront retrouvés par la suite ; son corps, aperçu de loin par des alpinistes espagnols peu après le drame, n’a cependant jamais pu être rapatrié et repose toujours sur la montagne.
Elle devient ainsi, au prix de sa vie, la première femme à avoir gravi les deux plus hauts sommets du monde sans oxygène supplémentaire, à l’âge de 33 ans.
Le procès d'une mère
C’est après sa mort que l’histoire prend un tour différent de toutes les autres racontées dans cette série. La presse britannique, qui avait célébré son exploit sur l’Everest quelques mois plus tôt, se met à interroger, avec une insistance qu’aucun père alpiniste mort dans des circonstances comparables n’aurait connue, la légitimité pour une mère de deux jeunes enfants de prendre de tels risques. Une chroniqueuse du Guardian, Polly Toynbee, aurait résume ce jugement d’une phrase restée célèbre — quoique rapportée de seconde main, sa formulation exacte méritant d’être vérifiée sur l’article original : « Elle a fait passer le danger en premier, et sa famille en second, loin derrière. » En miroir, l’alpiniste française Catherine Destivelle prend sa défense en soulignant l’évidence du double standard à l’œuvre : « Quand un homme meurt en montagne, personne ne pense aux enfants. »
Cette controverse a fait l’objet d’une analyse académique publiée dans une revue à comité de lecture, sous un titre qui résume à lui seul la tension explorée : « Vouloir les enfants et vouloir le K2 » — l’incommensurabilité, dans le discours britannique et nord-américain de la fin du XXe siècle, entre maternité et alpinisme de haut niveau. Aucune étude comparable, à notre connaissance, n’a jamais été consacrée au fait qu’un père puisse, lui aussi, vouloir ses enfants et vouloir le K2.
L'héritage : un fils dans les pas de sa mère
Son fils Tom Ballard devient à son tour un alpiniste de très haut niveau, surnommé le « roi des Alpes ». En 2015, il réalise en solo, en une seule saison hivernale — un défi plus extrême encore que celui de sa mère en 1993 —, l’ascension des six mêmes grandes faces nord des Alpes, dans le cadre d’un projet documentaire intitulé Starlight and Storm. Il meurt à son tour en montagne, le 24 février 2019, sur le Nanga Parbat, au Pakistan — près d’un quart de siècle, presque jour pour jour, après la disparition de sa mère sur le K2. Sa sœur Kate, présente sur le glacier du Baltoro dès 1995 alors qu’elle n’avait que quatre ans, est devenue au fil des années la gardienne de la mémoire familiale à travers plusieurs documentaires consacrés à leur histoire, sans que les sources ne permettent d’affirmer qu’elle ait elle-même embrassé une carrière d’alpiniste. « Ma mère a fait ce qu’elle voulait faire, et j’en suis heureuse », aurait-elle confié — la meilleure réponse, sans doute, qu’on pouvait apporter à des années de procès médiatique.
Sources
- Alison Hargreaves — Wikipedia
- Remembering Alison Hargreaves — Explorersweb
- Alison Hargreaves Made Everest History 30 Years Ago — Gripped Magazine
- Alison Hargreaves: climbing her mountain — UKClimbing HERSTORY
- What happened to Alison Hargreaves on K2? — Mark Horrell
- 1995 K2 disaster — Wikipedia
- Who was Alison Hargreaves? — Advnture
- Mountain Literature Classics: Regions of the Heart — UKHillwalking
- Tom Ballard (climber) — Wikipedia
Note sur les sources : les allégations de violence conjugale évoquées dans ce portrait proviennent d’une biographie posthume et de citations d’un journal intime rapportées par la presse spécialisée ; elles n’ont fait l’objet d’aucune confirmation judiciaire et sont présentées ici comme telles. La citation exacte attribuée à Polly Toynbee n’a pas pu être vérifiée sur sa source primaire.
