Wanda Rutkiewicz : première femme au sommet du K2

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Wanda Rutkiewicz, première femme au sommet du K2, dans les Góry Sokole en Pologne

Sommaire

Naître dans la guerre, grandir dans le dénuement

Grimper sous le rideau de fer

Everest 1978 : première Européenne, sous le regard du nouveau pape

K2, 1986 : l'été le plus meurtrier

La caravane des rêves

La nuit sur le Kangchenjunga

Sources

Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.

« Je ne cherche jamais la mort, mais l’idée de mourir en montagne ne me dérange pas. Ce serait une mort facile pour moi. » Wanda Rutkiewicz a prononcé cette phrase bien avant de disparaître, en 1992, sur les pentes du Kangchenjunga, sans que son corps n’ait jamais été retrouvé. Entre ces deux moments, elle aura été la première femme européenne au sommet de l’Everest, la première femme au sommet du K2, et l’initiatrice d’un projet d’une ambition folle : devenir la première femme à réunir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres du globe.

Naître dans la guerre, grandir dans le dénuement

Wanda Błaszkiewicz naît le 4 février 1943 à Plungė, en Lituanie, alors sous occupation soviétique — ses parents, polonais, avaient fui l’occupation nazie de la Pologne avant sa naissance. La famille regagne la Pologne en 1946, s’installant à Wrocław, dans les territoires nouvellement rattachés au pays. Un drame marque son enfance : vers l’âge de sept ans, son frère aîné trouve la mort après avoir manipulé une bombe non explosée datant de la guerre, retrouvée dans les décombres de la ville.
Diplômée en génie électrique de l’École polytechnique de Wrocław, sportive de haut niveau — championne universitaire polonaise de lancer de poids, joueuse de volley-ball en première division —, elle découvre l’alpinisme par un pur hasard : en 1961, sa motocyclette tombe en panne d’essence sur une route de Silésie ; l’homme qui s’arrête pour l’aider voyage avec un alpiniste chevronné, qui l’entraîne dans sa première escalade. Elle a dix-huit ans. L’année suivante, elle suit un stage d’alpinisme dans les Tatras. Rien, dans cette rencontre fortuite, ne laissait présager qu’elle deviendrait l’une des plus grandes himalayistes de son siècle.

Grimper sous le rideau de fer

L’alpinisme polonais des années 1970-1980 se pratique dans des conditions matérielles que l’Occident a peine à imaginer. Faute de matériel disponible dans le commerce, les grimpeurs polonais bricolent leur propre équipement à partir de pièces détournées : baudriers taillés dans des ceintures de sécurité automobiles, coinceurs façonnés à partir de roues dentées récupérées. Le financement des expéditions relève d’un savant système de débrouille : subventions étatiques réservées aux « grands projets » propagandistes, petits boulots enchaînés en Europe de l’Ouest pour accumuler des devises fortes — le zloty polonais valant, selon la formule d’un grimpeur de l’époque, « à peine plus que du papier toilette » —, et marché noir de biens de consommation revendus au fil des expéditions himalayennes. « Les Suisses avaient de l’argent et pas de temps, les Polonais avaient du temps et pas d’argent », résumera plus tard Rutkiewicz elle-même. Ce dénuement paradoxal fera d’ailleurs des alpinistes polonais les spécialistes incontestés des ascensions hivernales himalayennes, un créneau déserté par des Occidentaux mieux équipés mais moins endurcis au froid et à la précarité.

Everest 1978 : première Européenne, sous le regard du nouveau pape

Le 16 octobre 1978, Wanda Rutkiewicz atteint le sommet de l’Everest. Elle devient la troisième femme de l’histoire à réussir cet exploit, après la Japonaise Junko Tabei et la Tibétaine Phanthog en 1975, mais la toute première Européenne — et la première personne polonaise, homme ou femme, à y parvenir. Une anémie diagnostiquée juste avant le départ l’oblige à s’administrer elle-même des injections de fer pour tenir. Par une commune coïncidence restée dans les mémoires, son ascension a lieu le jour même de l’élection du cardinal polonais Karol Wojtyła comme pape Jean-Paul II ; l’année suivante, celui-ci lui aurait glissé, lors d’une rencontre : « Le bon Dieu a voulu cela — que nous nous élevions si haut le même jour. »

K2, 1986 : l'été le plus meurtrier

Huit ans plus tard, le 23 juin 1986, elle devient la première femme au sommet du K2, sans oxygène supplémentaire — un exploit qui restera longtemps sans équivalent féminin sur cette montagne réputée bien plus dangereuse techniquement que l’Everest. Elle y parvient au sein d’une petite expédition française, aux côtés du couple Liliane et Maurice Barrard, qui atteignent le sommet une trentaine de minutes après elle, également sans oxygène. La saison 1986 restera dans l’histoire comme l’une des plus meurtrières jamais connues sur le K2 : treize personnes y perdent la vie au total, dont les Barrard eux-mêmes, séparés et disparus dans une tempête lors de leur propre descente — le corps de Liliane ne sera retrouvé que trois semaines plus tard, celui de Maurice, seulement en 1998.
Il faut ici corriger une confusion narrative fréquente : l’image, souvent reprise, d’une Rutkiewicz redescendant du sommet du K2 en 1986 en s’appuyant sur ses bâtons « comme des béquilles » renvoie en réalité à un épisode antérieur, en 1982, lorsqu’elle avait effectué, encore convalescente d’une fracture du fémur contractée l’année précédente lors d’un accident de ski, la marche d’approche de sept jours vers le camp de base du K2 sur de véritables béquilles — sans pouvoir grimper au-delà cette année-là. Ce qui est en revanche bien établi pour 1986, c’est un état d’épuisement extrême à la descente du sommet victorieux.

La caravane des rêves

Vers 1990, mûrit chez elle un projet d’une audace rare : devenir la première femme à gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres de la planète, un défi qu’elle baptise « Caravan of Dreams » et qu’elle envisage de boucler à un rythme jugé irréaliste par nombre de ses contemporains, compte tenu de son âge et de l’usure physique accumulée. Entre 1985 et 1991, elle enchaîne Nanga Parbat, Shishapangma, Gasherbrum II, Gasherbrum I, Cho Oyu et l’Annapurna, portant à huit ou neuf le nombre de sommets de plus de 8000 mètres à son actif selon les décomptes. Des proches, comme l’alpiniste Krzysztof Wielicki, s’inquiètent publiquement de la voir « courir dans un tunnel qui se rétrécit », redoutant une forme d’auto-destruction plus qu’une simple ambition sportive.

La nuit sur le Kangchenjunga

Le 12 mai 1992, elle part du camp 4 du Kangchenjunga à 3h30 du matin avec le grimpeur mexicain Carlos Carsolio. Ce dernier atteint le sommet en fin d’après-midi et entame sa descente ; il croise Rutkiewicz vers 20 heures, à environ 8250 mètres, alors qu’elle est encore en train de monter, de nuit. Il tente de la convaincre de redescendre ; elle refuse, préférant bivouaquer sur place, dans un abri de fortune creusé dans la neige, pour retenter le sommet au matin. Elle n’a ni réchaud, ni combustible, ni nourriture. On ne la reverra jamais. En 1995, une équipe internationale découvrira, plus bas sur la montagne, le corps d’une femme en combinaison jaune, d’abord identifié comme le sien — avant qu’un examen plus poussé ne conclue qu’il s’agissait probablement d’une autre alpiniste, la Bulgare Iordanka Dimitrova, morte deux ans plus tard dans une avalanche au même endroit. Le corps de Wanda Rutkiewicz n’a, à ce jour, jamais été retrouvé.
Elle avait 49 ans. Elle laissait derrière elle un projet inachevé, mais une conviction intacte, qu’elle avait formulée des années plus tôt à propos de la place des femmes dans l’alpinisme himalayen : « Comment pouvons-nous distinguer les bonnes grimpeuses des moins bonnes tant que nous n’avons pas de femmes indépendantes et autosuffisantes en montagne ? »

Sources

Note sur les sources : le nombre exact de sommets de plus de 8000 mètres gravis par Wanda Rutkiewicz avant sa disparition varie selon les décomptes (certaines listes incluant le Gasherbrum III, qui culmine sous la barre des 8000 mètres) ; ce portrait retient une formulation prudente plutôt qu’un chiffre unique et définitif. L’usage ou non d’oxygène supplémentaire lors de l’Everest en 1978 n’a pas pu être confirmé avec certitude.

Wanda Rutkiewicz, première femme au sommet du K2, dans les Góry Sokole en Pologne

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