Miriam Underhill et le « manless climbing » (1929-1932)

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Portrait de Miriam O'Brien Underhill vers 1920, théoricienne du "manless climbing"

Sommaire

Une scientifique venue de Bryn Mawr

Sans guide, et sans hommes

« Le Grépon a disparu »

Un mariage de cordée, une nuance à ne pas taire

Un ancrage définitif dans le New Hampshire

Sources

Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.

« Je ne voyais aucune raison pour laquelle les femmes seraient, par nature, incapables de mener une bonne ascension. » La phrase, signée Miriam O’Brien Underhill, pourrait sembler d’une évidence presque banale aujourd’hui. Dans les Alpes des années 1920, elle relevait de la provocation pure et simple — au point de pousser celle qui l’a prononcée à inventer un concept entier pour la mettre en pratique : le « manless climbing », l’alpinisme sans hommes.

Une scientifique venue de Bryn Mawr

Miriam O’Brien naît en 1898 (l’année précise varie légèrement selon les sources, certaines indiquant 1899), probablement à Forest Glen dans le Maryland — même si son père, journaliste à Boston, entretient un lien familial plus net avec le Massachusetts. Elle décroche une licence de mathématiques et de physique au Bryn Mawr College en 1920, un master de psychologie l’année suivante dans le même établissement, puis entame, sans les achever, des études doctorales de physique à l’université Johns Hopkins. C’est une intellectuelle avant d’être une alpiniste, formée à la rigueur scientifique — une rigueur qu’elle transposera plus tard dans sa manière méthodique d’aborder la montagne.
Sa passion pour l’alpinisme naît de voyages familiaux en Europe dès son adolescence, avec des séjours réguliers à Chamonix et dans les Dolomites. Mais elle grandit aussi comme grimpeuse dans les White Mountains du New Hampshire, aux côtés de son frère cadet Lincoln, lui-même alpiniste reconnu. C’est en mai 1926 qu’elle commence à grimper sérieusement — et très vite, elle bute sur un plafond de verre qu’elle va décider de franchir à sa manière.

Sans guide, et sans hommes

À l’époque, il n’est déjà pas rare que des femmes grimpent sans guide professionnel. Mais presque toujours, un compagnon masculin reste présent dans la cordée, ne serait-ce que pour « superviser » — une présence tacitement jugée indispensable à la sécurité et à la légitimité de l’ascension. C’est précisément cette présence qu’Underhill décide d’éliminer entièrement. « Si les femmes devaient vraiment mener la cordée, il ne pouvait y avoir aucun homme du tout dans le groupe », écrit-elle : sa conviction est que la personne qui grimpe systématiquement derrière un bon meneur, aussi compétente soit-elle par ailleurs, n’apprend jamais réellement la montagne. Seule celle qui porte l’entière responsabilité de la cordée, dit-elle, éprouve « le plus grand frisson » et développe une compétence véritable.
Entre 1927 et 1932, elle enchaîne les premières entièrement féminines dans les Alpes et les Dolomites : l’Aiguille du Peigne avec Winifred Marples, le Finsteraarhorn par sa face nord-est en 1930, le Mönch et la Jungfrau en 1931 avec Micheline Morin. Mais ce sont deux ascensions qui marquent durablement les esprits, réalisées aux côtés de sa cordière la plus fidèle, la Française Alice Damesme : le Grépon en 1929, et le Cervin en 1932.

« Le Grépon a disparu »

La réaction masculine à ces deux exploits est restée célèbre, et elle en dit long sur l’ampleur de la transgression que représentait, pour les contemporains d’Underhill, l’idée même d’une cordée sans homme. Après le Grépon, l’alpiniste français Étienne Bruhl aurait lâché, dans une formule devenue un classique de l’histoire de l’alpinisme : « Le Grépon a disparu. Maintenant qu’il a été fait par deux femmes seules, plus aucun homme digne de ce nom ne peut s’y risquer. » La phrase se voulait sans doute méprisante — un sommet gravi par des femmes seules perdant, à ses yeux, toute valeur pour un homme désireux de prouver son courage. Mais l’histoire l’a retournée comme un gant : elle est devenue, avec le recul, la meilleure preuve involontaire que l’exploit d’Underhill et Damesme n’avait rien d’un coup de chance. L’Alpine Journal britannique, de son côté, minimisait plus sobrement ce type de performances : « Peu de dames, même de nos jours, sont capables de faire de l’alpinisme sans accompagnement. »

Un mariage de cordée, une nuance à ne pas taire

En 1928, lors d’une expédition mixte dans le massif du Mont-Blanc, Miriam O’Brien rencontre l’alpiniste américain Robert Underhill, pionnier des techniques modernes d’assurage et professeur à Harvard. Ils se marient le 28 janvier 1932 — la même année que son ascension « manless » du Cervin, qui marque d’ailleurs la fin de cette période de sa carrière consacrée aux cordées exclusivement féminines. Après leur mariage, le couple grimpe ensemble, en partenariat d’égal à égal, dans l’Ouest américain, réalisant plusieurs premières communes — une relation de montagne rare pour l’époque, où l’épouse n’était généralement pas considérée comme l’équivalent alpin de son mari.
Un point mérite d’être signalé pour ne pas peindre un tableau trop lisse : en 2022, l’American Alpine Club a renommé le prix qui portait le nom du couple, le « Robert and Miriam Underhill Award », en « Pinnacle Award », après la découverte de propos antisémites tenus par Robert Underhill dans des correspondances privées des années 1930-1940. Rien, dans les sources disponibles, n’indique que Miriam Underhill ait partagé ces opinions — mais il serait malhonnête de raconter cette histoire de couple sans mentionner cette zone d’ombre, propre à son mari.

Un ancrage définitif dans le New Hampshire

De retour aux États-Unis, Miriam O’Brien Underhill devient une figure majeure de l’alpinisme américain, rédactrice en chef pendant plusieurs années de la revue Appalachia de l’Appalachian Mountain Club, membre puis vice-présidente du Ladies’ Alpine Club britannique. Avec son mari, elle réalise l’ascension hivernale de la totalité des quarante-huit sommets de plus de 4000 pieds des White Mountains — un exploit d’endurance achevé au tout dernier jour de l’année 1960, sous un froid glacial. Elle publie en 1956 son autobiographie, Give Me the Hills, où elle raconte cette conviction qui aura guidé toute sa carrière : que la seule façon, pour une femme, d’apprendre vraiment la montagne, est de cesser de la suivre pour commencer à la conduire.
Elle meurt le 7 janvier 1976, dans le New Hampshire, dans ces White Mountains qu’elle décrivait comme son premier amour — un demi-siècle après avoir prouvé, sur le Grépon puis sur le Cervin, qu’une cordée féminine n’avait besoin de la présence d’aucun homme pour atteindre les plus hauts sommets des Alpes.

Sources

Note sur les sources : le lieu et l’année exacts de naissance de Miriam O’Brien Underhill varient selon les sources (Forest Glen, Maryland, 1898 selon la majorité ; d’autres détails selon des sources isolées) ; ce portrait retient la version la plus recoupée.

Portrait de Miriam O'Brien Underhill vers 1920, théoricienne du "manless climbing"

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