Annie Smith Peck : l’alpiniste qui a bravé les codes (1895-1911)

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Annie Smith Peck en tenue d'alpinisme, corde et piolet à la main

Sommaire

De la Grèce ancienne aux Andes

Le scandale du pantalon

Le Huascarán et un chiffre exagéré

« Votes for Women » sur un volcan

Grimper jusqu'au bout

Sources

Ce portrait fait partie d’une série consacrée à l’histoire de l’alpinisme féminin.

« Ne m’appelez pas une grimpeuse femme. » La phrase, qu’Annie Smith Peck aurait lancée à un journaliste après avoir gravi un sommet plus haut qu’aucun homme des États-Unis ne l’avait fait avant elle, résume à elle seule le paradoxe d’une vie entière : une femme devenue célèbre pour avoir été une femme en montagne, et qui n’a jamais cessé de refuser qu’on la définisse ainsi.

De la Grèce ancienne aux Andes

Annie Smith Peck naît le 19 octobre 1850 à Providence, dans le Rhode Island. Refusée à l’université Brown en raison de son sexe, elle s’inscrit en 1874 à l’université du Michigan — l’une des rares à admettre les femmes depuis seulement quelques années — et y décroche en 1878 une licence de grec ancien, puis en 1881 une maîtrise dans la même discipline : un parcours d’excellence académique proprement exceptionnel pour une Américaine de sa génération. Elle enseigne ensuite le latin à l’université Purdue puis au Smith College, devenant l’une des toutes premières femmes professeures d’université du pays, avant d’être admise en 1885 parmi les premières femmes à l’American School of Classical Studies at Athens, pour y mener des études archéologiques.
C’est là, en Europe, qu’elle découvre sa vocation tardive : en apercevant le Cervin, elle décide qu’elle le gravira un jour. Elle abandonne peu à peu l’enseignement à partir de 1892 pour vivre de conférences publiques et d’écriture, et se tourne sérieusement vers l’alpinisme alors qu’elle a déjà largement dépassé la quarantaine — un âge auquel on n’attendait, ni d’un homme ni a fortiori d’une femme de son époque, qu’il commence une carrière sportive.

Le scandale du pantalon

En 1895, à 44 ans, elle gravit le Cervin dans une tenue qui va faire scandale bien au-delà du cercle des alpinistes : tunique courte, knickerbockers — ces culottes bouffantes alors jugées franchement masculines — portées sous une jupe qu’elle finit par retirer en cours d’ascension, bottes renforcées et chapeau de feutre. Elle n’est pas la première femme à porter un pantalon en montagne — l’Américaine Meta Brevoort l’avait fait dès les années 1860 —, mais elle est la première à en faire ouvertement une image publique assumée, en posant pour des photographies de studio dans cette tenue, corde et piolet à la main. Le calcul, sciemment ou non, fonctionne : la presse se focalise sur son costume plus que sur son exploit sportif, et le débat déborde largement le cadre de la montagne pour interroger, une fois de plus, ce qu’une femme a le droit ou non de porter sur son propre corps.
Le contexte légal de l’époque donne à ce débat un tour plus grave qu’il n’y paraît aujourd’hui. En France, une ordonnance de police datant de 1800 imposait aux femmes une autorisation spéciale, renouvelable tous les six mois, pour porter un vêtement masculin en public — un texte qui ne sera abrogé, dans les faits, qu’en 2012. Rien, dans les sources disponibles, ne permet d’affirmer qu’Annie Smith Peck ait été personnellement inquiétée par un texte de ce genre lors de ses voyages ; mais le climat général qu’il révèle — celui d’une société qui légifère sur le vêtement des femmes — donne toute sa mesure à l’audace, réelle, de son geste vestimentaire.

Le Huascarán et un chiffre exagéré

Après plusieurs années d’échecs — quatre à cinq tentatives selon les sources —, Annie Smith Peck atteint enfin, le 2 septembre 1908, le sommet nord du Huascarán, au Pérou, à l’âge de 57 ou 58 ans selon les décomptes. L’un de ses guides suisses y perd une main et une partie d’un pied, gelés. Peck revendique alors une altitude d’environ 7300 mètres — un chiffre qui, comme on l’a vu dans le portrait de sa rivale Fanny Bullock Workman, sera finalement corrigé à la baisse par une mission de géomètres français financée par cette dernière, qui établira l’altitude réelle à 6768 mètres. Peck n’en conserve pas moins un record solide : celui du point le plus élevé jamais atteint par une femme dans l’hémisphère occidental. En 1927, le Pérou renommera ce sommet « Cumbre Aña Peck » en son honneur.

« Votes for Women » sur un volcan

Ce n’est cependant pas au Huascarán, mais trois ans plus tard, en 1911, au sommet du volcan Coropuna, que Peck déploie sa propre banderole « Votes for Women » — un épisode parfois confondu, dans la mémoire collective, avec l’exploit péruvien de 1908, mais qui s’en distingue nettement. Elle a alors 61 ans. L’année suivante, elle exhibera ce même étendard lors d’un grand rassemblement suffragiste au Carnegie Hall de New York, devenant ainsi, presque malgré son propre refus d’être réduite à son genre, l’une des figures les plus visibles de la cause féministe américaine par la montagne.

Grimper jusqu'au bout

Annie Smith Peck ne s’est jamais mariée et n’a jamais cessé de grimper, même âgée : sa dernière ascension documentée date de ses 82 ans. En 1935, à 84 ans, elle entreprend un tour du monde et tombe malade en visitant l’Acropole d’Athènes — un dernier clin d’œil, sans doute non prémédité, à ses années de jeunesse studieuse consacrées au monde grec ancien. Elle rentre à New York, où elle meurt le 18 juillet 1935, officiellement d’une pneumonie.
Reste cette phrase, la plus citée de toutes, prononcée après avoir grimpé plus haut qu’aucun homme américain de son temps : « Ne m’appelez pas une grimpeuse femme. » Un refus de catégorie qui, plus d’un siècle plus tard, résonne encore comme la meilleure synthèse de ce que ces pionnières demandaient toutes, chacune à sa façon : non pas un traitement de faveur, mais l’effacement pur et simple de la parenthèse « femme » devant le mot alpiniste.

Sources

Note sur les sources : l’âge exact au sommet du Huascarán (57 ou 58 ans selon le calcul retenu) et le nombre précis de tentatives avant le succès varient selon les sources ; aucune source consultée ne confirme un lien direct entre Annie Smith Peck et la législation française de 1800 sur le travestissement, présentée ici comme un simple élément de contexte.

Annie Smith Peck en tenue d'alpinisme, corde et piolet à la main

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